MAZZERA

L'ENVOUTEMENT CORSE

Thérèse FRANCESCHI-ANDREANI







Ce livre n'aurait pu être que l'histoire douloureuse d'une jeune femme dotée à sa naissance de pouvoirs terrifiants.

Mais au-delà du fantastique, c'est une invitation au voyage au coeur de la Corse, à la rencontre de personnages étranges, médiateurs privilégiés entre le monde naturel et le monde surnaturel : celui des sorciers «Mazzeru»

Puisse ce livre, à travers les rites paiens qui ont survécu au fond de l'âme corse et au plus profond des contrées sauvages de l'île, vous faire partager une tradition riche et complexe...pour que la mémoire ne meurre jamais !!




Qui est la mazzera ?

Le mazzeru ou la mazzera est un chasseur. Il part de nuit dans la forêt et abat un animal. Quand il s'approche de lui, le mufle de la bête prend la forme d'une personne de sa connaissance. Celle-ci, ainsi visualisée, mourra dans l'année.




Résumé de l'histoire :


Serena erre dans la forêt au cours de chasses nocturnes. Elle tue un animal qui lui révèle la mort prochaine d'un habitant du village. La jeune corse ignore qu'elle est une mazzera.

Olivier est un jeune parisien arrivé dans le village de Frassinu, pour enseigner. Il éprouve le coup de foudre pour l'île et ... Serena. Il va découvrir la terrible malédiction qui pèse sur celle qu'il aime. Olivier est sa prochaine victime. Pour le sauver, la mazzera doit lutter au tournoi des sorciers. Zia Catalina, la signadora, va initier la jeune fille aux lois de sa race jusqu'au jour du voyage.

Serena, Olivier et Zia Catalina vont entreprendre une expédition à l'issue incertaine qui les ménera au coeur de l'île. Toutefois, Serena échappera-t-elle à l'envoûtement fatal ? Et le veut-elle toujours ?



Lire le premier Chapître :


CHAPITRE I

Le jour déclinait. L'ombre commençait à descendre sur la terre et des écharpes de brume flottaient à travers les châtaigniers. Antonu accéléra sa marche. Tôt le matin, il était parti chasser dans la montagne, accompagné de son chien Ribeddu [1] qui courait, tout excité, autour de lui. Le ciel était magnifique, bleu et lumineux. Un vent léger soulevait l'odeur rude des végétaux. Il avait marché si longtemps qu'il avait perdu la notion du temps et de l'espace. Il avait progressé dans le maquis, grisé par les parfums de myrte et de bruyère, enivré de liberté. Il avait pisté le gibier avec le savoir-faire hérité de ses ancêtres. Sa traque l'avait poussé toujours plus loin, au fond de la vallée et l'avait éloigné du village. Le beau temps avait fait sortir le gibier en abondance. La journée avait été exceptionnelle.

A présent, il fallait faire demi-tour car la nuit rendait les bois inextricables et noyait le paysage dans le chaos. Le chien avait disparu. Ribeddu était fidèle mais libre. Son devoir accompli, il était retourné à ses occupations habituelles. Le vieux chasseur ne savait jamais quand il allait rentrer de ses escapades. Il avait renoncé à en faire un chien modèle.

L'homme s'engagea sans hésiter entre deux fourrés épineux : il connaissait tout de ses montagnes. Pourtant il avançait en suivant avec attention les courbes et les entrelacements étroits du chemin. Beaucoup d'imprudents s'étaient égarés dans le maquis. La nuit délayait le tracé des sentiers avec subtilité et d'autres plus aguerris que lui, s'étaient laissés prendre au piège. Déjà, les bois s'épaississaient. Il entendait le murmure de la rivière à quelques mètres. Un craquement de branches retint son attention.

- Ce doit être un mulot, pensa Antonu ou une châtaigne tombée d'un arbre. Il se concentra à nouveau sur sa marche, pressé d'arriver. Il caressait de temps en temps, comblé, la gibecière gonflée de grives, de merles et de deux perdreaux qui alourdissait sa hanche gauche.

Soudain il s'immobilisa. On marchait dans le maquis. Antonu fouilla d'un regard aigu les bois mais il s'opposa au mur de la nuit. Il se fit attentif et écouta : ce n'était pas un animal. Le vieux chasseur en était sûr, le pas était trop régulier. Mais si c'était un être humain, pourquoi n'appelait-il pas ? Dans cet endroit isolé et à cette heure-ci, un homme aurait signalé sa présence. Pourquoi ce silence ? Ne trouvant pas de réponses à ses interrogations le vieil homme se sentit inquiet. Un étrange pressentiment lui serra la gorge. Il se remit en route, sans bruit, imitant le déplacement suspect. Le souffle court, il tendait l'oreille cherchant à localiser l'étrange présence. Elle se déplaçait sur sa gauche, le long de la rivière. Les pas étaient légers et froissaient à peine le tapis de feuilles.

- Sangui di lu Cristu [2], j'en aurai le cœur net, marmonna le chasseur et il quitta le sentier pour pénétrer dans la profondeur de la forêt. Il suivait "la chose" avec l'instinct primitif du guerrier, guidé par le frôlement des pas sur le sol. Il ne distinguait rien. La nuit était tombée : le noir était total. Il écoutait l'espace. Il savait qu'il se rapprochait de la rivière ; l'air devenait plus humide, le bruit de l'eau, perceptible.

Puis brusquement un hurlement aigu s'éleva, suivi des grognements sinistres d'une bête. Par réflexe, Antonu saisit son fusil en bandoulière sur son épaule et le chargea. Il se mit à courir dans la direction des cris, courbant la tête pour éviter les branches basses. Il déboula dans une petite clairière, formée par deux bras de rivière. La lumière laiteuse de la pleine lune se déversait sur ce rond de terrain clairsemé. Il se figea médusé : une forme féminine se dressait longue et fine, drapée dans une robe blanche. Tendue à l'extrême, elle élevait au-dessus d'elle un long bâton et frappait un sanglier qui lui faisait face. Elle cognait avec une force prodigieuse. Du sang coulait le long du pelage noir de l'animal. La vue de ce sang semblait exciter la créature plus encore et les coups redoublaient en rapidité et en violence.

Ne pouvant s'arracher au spectacle de ce combat de la femme et de la bête, Antonu restait sans réaction, une sueur froide lui coulant dans le dos. Folie ou illusion ? Rêve ou réalité ?

Cette scène échappait à son entendement de simple mortel. Il lui semblait avoir quitté le monde des vivants. Il songea, affolé, aux histoires qu'on racontait dans toute l’île. Sur ces esprits qui hantent les forêts dès la nuit tombée, sur ces chasseurs d'âmes à la recherche d'une vie à prendre. Il eut un brusque mouvement d'effroi : une branche sèche cassa sous ses pieds. Vivement la forme se retourna. Il reçut comme un coup de poing au ventre la révélation de ce visage : c'était Serena ! Comment était-ce possible ? Que faisait la jeune fille seule ici ? Etait-elle perdue ? Avec son bon sens de paysan il se raccrochait à des explications simples et logiques pour ne pas sombrer dans l'irrationnel.

Se désintéressant de l'homme, la jeune fille reprit sa tâche mortelle. Elle s'acharnait. Ses cheveux dénoués volaient autour d'elle, sifflant dans l'air comme de longs serpents noirs. De ses pieds nus, elle piétinait le sol dans une danse démoniaque. Le sanglier ne réagissait plus comme hypnotisé par sa meurtrière. Les coups pleuvaient sur lui. Antonu fasciné observait. Ainsi elle avait le Don ! Comment n'avait-il pas deviné que la jeune fille brune était une mazzera. Il revoyait le jour où l'enfant avait été porté sur les fonds baptismaux de la petite église du village. Un bien bel enfant né dans la chaleur intense de l'été. Il revoyait le vieux prêtre à moitié somnolent dans la torpeur de l'église qui avait oublié la phrase rituelle de la cérémonie. Zia Catalina s’était signée, horrifiée devant l'oubli fatal. Elle avait prédit que le nouveau-né avait reçu la marque du destin des mal-baptisés et que son esprit errerait pour toujours dans le monde des âmes perdues. Mais la fillette avait grandi en beauté et en intelligence, fascinant ceux qu'elle approchait d'un charme magique et tous avaient oublié la prédiction. Jusqu'à cette nuit... où le vieil homme assistait impuissant à la manifestation d'une force étrange qui métamorphosait la jeune fille. La vraie Serena, la douce Serena n'existait plus. Elle était possédée par une rage de tuer. L'homme depuis son plus jeune âge était habitué à la mort, il savait la donner mais cette violence inexpliquée, cette brutalité le bouleversait. La scène lui donnait la nausée.

Le vieux chasseur aurait voulu arrêter ce massacre mais il était incapable de bouger, maintenu par une force inconnue. Il restait immobile comme une statue de pierres.

Que devait-il faire ? Rassemblant le peu de courage qui lui restait, le courage qui n'avait jamais fait défaut à ceux de sa race, il cria :

« Serena, arrête ! Par pitié arrête ! »

La jeune femme parut hésiter quelques secondes. Elle suspendit son bras armé, au-dessus de sa tête. Les deux combattants se faisaient face. Mais, brusquement dans un hurlement terrible, elle l'abattit, enfonçant une des deux extrémités du bâton dans la tempe de la bête. Les os craquèrent comme du bois mort. L'animal trembla sur ses jambes, se balança sur la droite puis sur la gauche et s'écroula lourdement. La jeune fille s'agenouilla alors aux pieds de la dépouille agonisante et saisit la tête noire, maculée de sang, entre ses mains fines. Antonu se rapprocha de Serena malgré sa peur. Il la voyait de profil : ses traits si délicats, ses longs cils de soie baissés sur sa joue tendre. La folie n'avait même pas défiguré ce visage parfait. Les longs cheveux noirs recouvraient comme un voile ses frêles épaules. Elle paraissait si désemparée, comme une enfant regrettant une mauvaise action que le vieil homme, ému, osa se pencher et toucher du bout des doigts, avec respect, son bras. Ce fut comme s'il venait de saisir un fer rougi par le feu. Une brûlure lui traversa la main au contact du poignet menu. Il recula de côté pour y échapper. C'est alors qu'il vit, horrifié, sur le mufle de la bête, se superposer des traits humains. La vision flottait devant ses yeux : là où se trouvait une tête de sanglier, il y avait maintenant une tête d'homme et une tête qu'il reconnut. Le visage humain se tordait de douleur. Il pivota vers Antonu. Il ouvrit la bouche comme pour parler mais retomba inerte dans un dernier spasme. L'image se brouilla à nouveau et la tête de sanglier réapparut. Horrifié, le vieil homme recula en chancelant. Il devenait fou !

La jeune fille posa son regard sur lui. Elle était très pâle mais ses yeux brûlaient comme deux charbons ardents. Un sourire étrange étirait ses lèvres charnues. Elle semblait inconsciente de la transfiguration effrayante qu'elle avait créée.

« Serena », murmura-t-il, paniqué. Quelque chose craquait dans l'esprit de l'homme. Il ne comprenait pas ce qui leur arrivait. Il faisait un effort surhumain pour ne pas perdre son sang-froid.

« Serena », implora-t-il, et fermant les yeux, il se recroquevilla sur lui-même comme pour protéger son âme. Le temps s'étira.

Avec difficulté, le vieux chasseur tenta d'émerger de sa torpeur. Il desserra les paupières. Serena s'était levée. La jeune femme lui parut immense, dressée au-dessus de lui, inaccessible, encerclée par une douce lumière de lune. Elle ne daigna pas abaisser son regard sur lui. Elle l'ignora. Perdue dans son rêve, enfermée dans son mutisme, elle glissa sur le sol humide. Elle s'évanouit, froide et superbe, dans l'épaisseur de la nuit. Tout redevint silencieux. Antonu resta seul avec la masse sombre de la bête abandonnée à ses pieds : innocente victime d'un ancien rite ressuscité. La dépouille dégageait une odeur fade de sang. Elle avait le regard vitreux. Au bord de la nausée, le vieil homme tenta de se relever mais ses jambes se dérobaient sous lui. Il recula en rampant vers la rivière. Le miroir de l'eau lui renvoya son image ; livide, les traits tirés, les yeux hagards. Cette nuit il avait vu la mort en face, une mort annoncée. Quelqu'un allait mourir. Quelqu'un qu'il connaissait et qui était son ami avait été condamné à la Malédiction suprême. Devait-il se taire ? Devait-il parler ? Avant cette nuit, il avait vécu sans joie mais sans soucis. Au crépuscule de sa vie, l'homme solitaire avait appris à vivre un bonheur tranquille à l'unisson de la nature. Il ne possédait pas de famille, et le temps s'écoulait pour lui paisiblement au rythme des saisons. Mais à présent sa vie avait basculé. Il était maudit. A cause d'elle. Il savait que pour avoir touché la jeune femme, il avait rejoint pendant un instant le royaume des mal-baptisés et des ombres. Il avait vu ce qu'il ne devait pas voir, une mort inévitable, une mort programmée. Ce visage d'ange avait créé le cauchemar, l'avait traîné en enfer. Que devait-il faire ? Il avait mal aux mâchoires à force de les serrer. Il plongea brutalement sa tête lourde dans la rivière. Le froid calma le désordre de ses pensées. L'eau purificatrice éloigna les démons de son esprit. Il n'avait plus de peur mais un fatalisme désespéré l'habitait. Il comprenait qu'un pacte s'était tissé entre la chasseuse d'âme et lui. Un lien indestructible. Il avait été choisi pour cette terrible tragédie. Il devait désormais obéir et se soumettre à la volonté de la mazzera. Cette condamnation venue d'un autre monde, il fallait la taire. Pour ne pas tromper sa confiance, pour ne pas l'exposer à l'exclusion d'une communauté qu'effrayaient les présages funestes. De toute façon, s'il parlait, on se moquerait de lui. Sa décision était prise. Il n'y avait rien d'autre à faire. Il fallait quitter ce lieu maudit. Antonu avait empoigné son fusil abandonné sur le sol et s'était élancé hors du cercle de lumière.

Il avait fui sans jamais se retourner. Il avait dévalé les flancs de la montagne dans un état d'inconscience mêlé de désespoir et d'horreur, ignorant la boue des fossés, les épines des fourrés, les croix sur les talus. Il avait traversé la plaine, le sang à la tête, la fièvre sous la peau. Quand le village lui était apparu !

Enfin, il retrouvait le monde des humains, il retrouvait les siens. Mais endormis dans leurs murs de pierres ils ignoraient le drame. Discrètement, le chasseur glissa de porte en porte dans les rues désertes comme un voleur chargé d'un terrible secret. Il se dirigea vers sa maison, courbé en deux. Ribeddu allongé sur le perron lui fit fête. Antonu l'ignora. Il ouvrit la porte d'une main tremblante et pour la première fois de sa vie la referma à clé sur le museau du chien décontenancé.

Le vieil homme déposa sa gibecière sur la table. L'odeur âcre des oiseaux morts monta jusqu'à lui. Il saisit la bourse de cuir avec dégoût et la jeta dans l'âtre de la cheminée. Toutes traces de cette journée devaient disparaître à jamais. Demain il la brûlerait. Puis épuisé par tant d'émotions, il alla s'écrouler tout habillé sur le lit où il se recroquevilla, les genoux contre la poitrine, les poings contre le cœur. Il semblait qu'ici, dans la maison ancestrale, sorte de ventre de pierres chaud et maternel il était protégé du mal. A bout de forces et de pensées, il sombra dans un sommeil agité de soubresauts, murmurant des mots comme des supplications pour tenter de retenir la mort en marche.

[1] Rebelle.

[2] Par le sang du Christ.



Si vous êtes prêts pour le voyage :




MAZZERA

L'envoûtement corse


ISBN 2-7481-3096-0


Editions "Le manuscrit"

5, bis rue de l'Asile Popincourt

75011 PARIS

 Tél : 01 48 07 50 00

Fax : 01 48 07 50 10

http://www.manuscrit.com


Commander Mazzera chez Amazon.fr

Pour commander en ligne aux Editions Le manuscrit

Pour me contacter : tfranceschiandreani@free.fr





Thérèse Franceschi-Andréani.



Liens utiles:

Best of Corse Tilatica

Site Meter